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Haiti

Première République Noire Indépendante - 1er janvier 1804

 

Deuxième partie - Guerre lavalasso-lavalassienne…



Clarens Renois 

 

A la tête de l’opposition et des manifestants, Evans Paul, ancien protégé de Jean Bertrand Aristide, était pressenti à un certain moment comme son remplaçant. Il est aujourd’hui son plus farouche adversaire.

C’est lui qui galvanise les manifestants avec des slogans tirés d’un répertoire semblable à celui de son ex-camarade. Gérard Pierre Charles, chef de la coalition de la Convergence Démocratique, est un ancien conseiller politique du prêtre-président. Idéologue du mouvement, il prônait Lavalas pour quarante ans, à l’exemple du parti institutionnel mexicain. Il est désormais l’un des féroces pourfendeurs du régime. Le dialogue est devenu impossible aujourd’hui entre les anciens frères cantonnés dans les extrêmes. Du coup, la proposition de l’Eglise catholique est à ranger dans les tiroirs de l’histoire, l’appel à la concertation du secrétaire d’Etat américain est un cri dans le désert. Aristide doit partir, scandent des milliers de manifestants, chaque jour plus nombreux à Port-au-Prince et dans les villes de province.

Celui que le « secteur démocratique » avait présenté en 1990 comme le sauveur de l’expérience démocratique est aujourd’hui « un pestiféré, un dictateur dont il faut rapidement se débarrasser pour sauver la démocratie. » Ceux qui se vantaient en 1990 d’avoir ouvert les portes de la présidence au petit prêtre de Saint-Jean Bosco ou qui lui avaient sauvé la vie, sont les mêmes aujourd’hui à vouloir l’évincer de son fauteuil. Curieux retour des choses ! En politique en Haïti, les alliances naissent et meurent avec le jour, souvent sur un coup de cœur ou un coup de tête. La raison n’est pas toujours présente dans les choix et les décisions. Les campagnes électorales sont le reflet de cette émotion permanente qui habite les Haïtiens et qui agit en chacun de nous, du citoyen lambda à l’intellectuel le plus averti. Le large consensus qui s’est formé aujourd’hui pour réclamer la démission du Président élu en novembre 2000 est très semblable à la mobilisation nationale, radicale même, qui l’avait porté au pouvoir en 1990. C’est toujours le même sentiment qui nous aveugle, à chaque instant capital de la vie nationale, qui nous pousse à descendre dans les rues et qui nous empêche de regarder l’avenir avec sérénité. Et après ? Sait-on se poser cette question ? Jamais. En 1986 c’était pareil. En 1990 aussi. Et aujourd’hui, a-t-on pensé à préparer demain ?

Les scénarios les plus optimistes et sans doute aussi les plus naïfs prédisent un retour à la normale une fois Jean Bertrand Aristide parti. Un politicien prestidigitateur a proposé 48 heures pour ramener la paix dans le pays… Les plus conservateurs ou les plus pessimistes craignent des jours, voire des mois, très sombres, en l’absence d’un plan de transition concerté et largement accepté. Mais personne n’a encore expliqué pourquoi, 17 ans après le départ de Jean Claude Duvalier, nous sommes toujours à ce carrefour.

LA PRESSION DE LA RUE JUSQU’AU BOUT… ET APRES ?

Depuis l’ouverture de l’année académique, les cours sont rarement assurés dans les facultés où la colère gronde et la frustration monte en puissance. Mais personne n’ose prendre les rues de la capitale, constamment occupées par les organisations populaires proches du pouvoir. La ville est mise en réseaux. Les « bases » qui soutiennent le pouvoir sont nombreuses. Elles contrôlent les quartiers et tiennent à l’œil les rares cellules d’opposants qui tentent de mettre le nez dehors. Seuls les militants lavalas (les OP comme on les appelle), sont autorisés de facto à occuper la voie publique. Les timides sorties des étudiants sont découragées, étouffées par des actes d’intimidation. Le pouvoir ferme les yeux sur les exactions des « chimères », des jeunes recrutés dans les quartiers pauvres de la capitale, qui agressent impunément et effrontément les adversaires du régime. Ils sont payés grassement, rapporte-t-on. Certains chefs de bande seraient rémunérés à travers les « payrolls » des ministères et des bureaux publics. Si le régime n’a jamais approuvé publiquement les actes posés par ces groupes, il en tire ouvertement le bénéfice de la peur instaurée par ceux-ci qui échappent à toute poursuite judiciaire. Des organisations de défense des droits humains, relayées par le rapporteur indépendant des Nations Unies, avaient d’ailleurs dénoncé la complicité entre certains de ces groupes et les forces de l’ordre. Cette forme de répression non officielle a permis au régime de garder à distance et de décourager toute opposition de rue dont il avait peur de perdre le contrôle. Il faut conserver le monopole de la rue à tout prix. Or, depuis l’assassinat d’Amiot Métayer, influent chef de bande du quartier de Raboteau, une grande partie de la ville des Gonaïves a basculé dans l’opposition antigouvernementale. Le quartier de Raboteau est devenu un « no man’s land ». Les interventions musclées de la police pour en reprendre le contrôle sont restées sans succès. Au bilan, on dénombre des dizaines de victimes. Le réveil des courants anti-Aristide au Cap-Haïtien dans le Nord (manifestation du 17 novembre 2002), Petit-Goâve (Sud de la capitale) et Gonaïves (Artibonite) est venu renforcer et élargir le front de l’opposition.

Du 5 décembre 2003 à nos jours, les événements se sont bousculés, très vite. Les faits, les uns plus surprenants que les autres, ont défilé à une vitesse folle. Personne n’avait imaginé le Président capable de survivre à de si longues journées de manifestations, de défections et de révélations sur la gabegie pratiquée par son administration. Le pouvoir non plus n’avait sans doute pas soupçonné cette capacité de résistance et de mobilisation de ses opposants, pas du tout tolérés par la police. Ce qui était en revanche prévisible, ce sont ces victimes qui sont venues s’ajouter à une liste déjà trop longue. Haïti terre de sang, Haïti terre de feu. L’histoire se répète comme un éternel refrain lugubre. Au passé comme au présent, notre histoire se joue en un drame interminable. Le 5 décembre, des étudiants, des enseignants, parmi eux le recteur de l’université d’Etat, sont brutalisés par des supporters du pouvoir. Cet acte inqualifiable a soulevé l’indignation générale. Même des proches du pouvoir, dont le ministre de l’Education, n’ont pas su le tolérer. Marie Carmel Austin a claqué la porte. Son geste a été suivi par le ministre de l’Environnement, dont un proche a fait l’objet de menaces de la part de partisans du régime. Depuis, des étudiants ont pris la tête des manifestations dans les rues de la capitale pour exiger la démission du Président.

(suite... La bataille médiatique : pouvoir versus opposition)

 

CRA/JEC

 

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