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Haiti

Première République Noire Indépendante - 1er janvier 1804

 
Un équilibre dans le déséquilibre ...

 

Editorial, Mélodie 103.3 FM, Port-au-Prince

 

PORT-AU-PRINCE, 23 Janvier - La déclaration des évêques retirant leur proposition de sortie de crise, un monument d'ambiguïté mais qui a le mérite de satisfaire les deux parties puisque chacun peut trouver son compte dans le flou et les non-dits laissés délibérément dans le texte ...

Voilà ce qu'on peut appeler un équilibre dans le déséquilibre ...

Mais il en va ainsi de toute la crise vécue par Haïti depuis plus de trois ans déjà ...

L'équilibre dans le déséquilibre.

Equilibre des forces ...

Déséquilibre du pays.

Equilibre des forces ...

Après trois ans, aucune des deux parties ne peut affirmer avoir marqué plus de points ...

L'opposition, pas plus que le gouvernement, ne peut se considérer plus près du but.

A chaque fois que l'opposition a pu se sentir sur le point de l'emporter, comme ces dernières semaines, surtout pendant la période de fin d'année avec la montée des manifestations quotidiennes handicapant la commémoration du bicentenaire de l'indépendance ...

Mais rien. Nenni.

Tout comme le gouvernement après chaque effort, se retrouve à nouveau gros jean comme devant, retour à la case départ ...

Pourtant le président Aristide est toujours à la tête du pays ...

Et l'opposition continue de pouvoir tout handicaper.

L'équilibre dans le déséquilibre ...

17 décembre 2001, une tentative d'un commando contre le palais national, le gouvernement en accuse l'opposition, ses partisans tombent sur les sièges des partis politiques qui sont livrés aux flammes, comme dans l'Haïti d'autrefois, mais c'est l'opposition qui récolte des réparations, plusieurs millions US.

Pendant ce temps, le gouvernement est ruiné, mais les ONG auxquelles émargent ces mêmes secteurs d'opposition se portent bien ...

7 février 2001, parallèlement aux cérémonies de prestation de serment du président Aristide, installation d'un président aussi pour l'opposition en la personne de Me Gérard Gourgue, et la grande presse internationale qui s'y bouscule plus encore qu'au Palais national ...

Mais Me Gourgue a depuis longtemps tiré la révérence et Aristide est toujours à son poste ...

L'équilibre dans le déséquilibre.

Nous nageons en plein paradoxe ...

Un véritable jeu de "lago kache" et de qui perd gagne ...

Et quand les deux parties semblent épuisées, quand l'imagination locale est à bout de souffle, comme il arrive souvent, alors hop, un petit coup de manivelle de l'extérieur, un clin d'oeil de la communauté internationale ...

C'est l'OEA relançant le processus, une nouvelle mission est rapidement mise sur pied, branle bas de combat, les parties haïtiennes recommencent à s'invectiver, l'espoir renaît dans un camp comme dans l'autre ...

Et quand les choses arrivent au summum, que chacun commence à se frotter les mains, plus souvent encore l'opposition, mais au lieu de l'éruption attendue, soudain patatras, rien ne va plus, tout se débande si vous me passez l'expression, tout le monde descend, business as usual, la crise au quotidien ...

Jusqu'à la prochaine remontée, mais dès que les skieurs arrivent au sommet, au pic de la montagne, encore une fois tout se déboule ...

Un vrai rocher de Sisyphe pour l'un comme pour l'autre.

Mais les positions restent acquises, le gouvernement gouverne sans gouverner, l'opposition gagne toujours sans gagner ... Seulement elle ne meurt pas de faim comme dans l'Haïti d'autrefois.

L'équilibre dans le déséquilibre.

Jusque dans le jeu des "grands amis", qui à certain moment peuvent faire semblant de ne pas être sur la même longueur d'ondes, mais c'est pour mieux te manger mon enfant, pour mieux se jouer de nous, quoi ...

On peut trouver encore des tas d'exemples de ce genre dans cette crise haïtienne qui n'en finit pas de finir, ni de recommencer ...

Cela a commencé tout doucement, environ 7 sièges de sénateur en contestation, puis c'est tout le parlement élu ...

Puis quand de nouvelles élections sont annoncées, l'opposition (qui a pris goût au jeu) réclame maintenant le départ aussi du président Aristide, puis de fil en aiguille, non seulement le départ mais le départ même du pays, l'effacement du mot Lavalas du dictionnaire local ...

Epi, epi anyen ...

En attendant, le parlement dit contesté termine son mandat comme si de rien n'était, et il est à parier que beaucoup des projets qu'il eut à voter ne seront pas annulés, particulièrement ceux concernant la lutte contre la drogue ainsi que la Zone de libre échange des Amériques.

D'un côté on passe sous silence les agissements d'une certaine branche armée de l'opposition, de l'autre Washington ne cesse de rappeler qu'il est contre tout renversement par la force et que Aristide doit aller jusqu'au bout de sa présidence en 2006 ... Mais dans quel état!

De qui se moque-t-on?

Mais il n'empêche, les deux parties semblent ne tirer aucune leçon, toujours prêtes à repartir la prochaine fois avec le même enthousiasme, dès que la prochaine fois se présente ...

Et elle ne manquera pas de se présenter. Dès que les choses paraîtront à nouveau un peu endormies.

L'équilibre dans le déséquilibre.

Nous nageons dans le paradoxe.

Un autre exemple est le sabotage des émetteurs à Boutilliers.

Toutes les radios étaient bien tranquilles en cette matinée du mardi 13 janvier 2004. Soudain la foudre frappe là haut à Boutilliers comme il arrive souvent, mais cette fois sous la forme de l'intervention d'un commando qui se met à casser les émetteurs de toutes les radios généralement quelconques, sans discernement, sans discrimination ...

Mais au lieu de dénoncer la violence dont nous sommes tous victimes, voici un groupe de radios qui se met à dénoncer l'autre groupe comme si ces derniers étaient les responsables du sabotage ...

Désormais la crise ne concerne plus le pouvoir et l'opposition, la crise nous a pénétrés, la crise nous habite, elle est en nous, de plus en plus profondément ...

Pourquoi?

Pourquoi Haïti?

On a essayé toutes sortes d'explications ...

Que Haïti est utilisée comme une sorte de cobaye ...

On a parlé aussi de sabotage du bicentenaire ...

Le bicentenaire est passé, mais rien n'a changé.

Pourquoi Haïti?

Haïti n'a pas de ressources naturelles; ses ressources humaines n'ont pas attendu leur reste pour fiche le camp depuis longtemps ...

Pourquoi Haïti?

Pourquoi en voudrait-on tellement à Haïti?

Cobaye pour qui, pour quoi?

Il y a de plus intéressants cobayes ces jours-ci, nous pensons à une Côte d'Ivoire, par exemple.

Non, il doit y avoir une raison pour laquelle on veut maintenir Haïti dans cet état d'équilibre dans le déséquilibre ...

Car nous n'acceptons pas l'explication qui veut que ce soit les Haïtiens les seuls responsables, que c'est aux Haïtiens eux-mêmes qu'il revient de trouver la solution ...

Qu'ils fassent semblant de trouver une solution, et vite back to the beginning, retour à la case départ.

Non, après ces trois longues années de crise en pointillé, en montagne russe, en slalom géant, et pour finir en "chen manje chen", eh bien nous croyons pouvoir dire que l'on veut quelque chose de ce pays, cela ne pourrait être plus évident. Mais quoi, allez savoir, nous ne savons pas. D'autres que nous ne savent ...

Sinon on aurait pu dire: nous sommes fatigués, prenez tout ce que vous voulez et foutez nous la paix.

Donc cela doit être quelque chose qu'on ne peut pas nous dire, quelque chose d'inavouable.

Si je savais, bien sûr je vous dirais.

Pardon, si je savais, je ne vous dirais pas. Je ne suis pas fou.

Comme vous, je tiens moi aussi à mon petit équilibre ... dans le déséquilibre!

 

(Mélodie 103.3 FM, Port-au-Prince)

 

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