Nous
n'avons pas une tradition
des sondages en Haïti (certains organismes privés ou internationaux en
font pour leur usage personnel) mais au pays du marronage, tout sondage
rendu public est sujet par essence à caution.
Toujours est-il que des mises en garde sont lancées
aux négociateurs par leurs troupes ici et là.
Ainsi aux Gonaïves, les leaders du Front anti-Aristide
qui semblent régner une fois pour toutes en maîtres sur cette ville, ont
averti l'opposition avant le départ de ses délégués pour la rencontre
avec la Caricom, qu'ils retourneraient contre eux leurs armes s'ils se
compromettaient avec Aristide.
Tout comme après la manifestation monstre qui a réuni
plusieurs dizaines de milliers de ses partisans le mercredi 21 janvier écoulé,
le pouvoir ne peut laisser l'impression de tout brader même en échange
de la tranquillité qui lui est refusée depuis les élections contestées
de l'année 2000.
Car à soulever ainsi le fanatisme des foules, que ce
soit dans un camp ou dans l'autre, il y a un prix: les négociateurs ne
sont plus aussi libres de leurs mouvements.
Un début
d'anarchisme ...
Ceci est encore plus évident aujourd'hui pour l'opposition.
Le mouvement lancé par l'homme d'affaires Andy Apaid (Groupe des 184) a
pour principal fer de lance le secteur étudiant. Désormais ces derniers
ne passent plus leur vie que dans les rues. Mais quand les leaders de l'opposition
déclenchent une campagne pour la fermeture des écoles jusqu'au départ
(!) du Président Aristide, ils étaient sûrement loin d'en mesurer
toutes les conséquences. Voici des étudiants qui déclenchent la guerre
pour de bon contre les établissements scolaires qui ont ouvert leurs
portes. Ces derniers sont attaqués à coups de pierres, alors même que
les enfants sont en classes. Vif émoi dans la cité, marches de
protestation de mères de famille, lettres ouvertes, tension supplémentaire
pour une population aux nerfs à fleur de peau etc. Ceci a sûrement à
voir avec les ordres passés à la police d'empêcher depuis, sous quelque
prétexte que ce soit, les manifestations estudiantines qui ont de ce fait
perdu leur aspect spontané et ingénu pour prendre des allures de
casseurs (d'où l'expression "chimères étudiants"). Il est
vrai que les bombardements impitoyables et de plus en plus intensifs de
gaz lacrymogènes ne leur laissent pas beaucoup le choix. L'exemple des
Gonaïves et de Saint Marc aidant. Dans ces deux villes, on brûle désormais
quotidiennement bâtiments publics, résidences d'officiels du
gouvernement ou de la police, ou celles de leurs proches. A Saint Marc, 4
stations de radios, de tendances différentes, ont été détruites la même
semaine. Mais qui pis est, réapparition du supplice du pneu enflammé, un
présumé informateur du gouvernement a été brûlé vif aux Gonaïves et
son corps traîné en triomphe à travers les rues.
La même semaine et dans la même région, des
partisans du gouvernement en font autant à un présumé membre du secteur
adverse.
Une guerre
d'image ...
Profitant de cette situation, Lavalas lance une
campagne en faveur de la paix, qui devient un nouveau mot d'ordre dans la
bouche de ses milliers d'adhérents qui à leur tour descendent maintenant
quasi quotidiennement dans les rues, décidés à marquer aussi quelques
points dans cette guerre d'image qui a surtout bénéficié jusqu'ici à
l'opposition.
Pendant que la capitale grouille de reporters et
photographes étrangers attirés par tout ce tamtam, prêts à accompagner
la moindre manifestation, serait-ce d'une dizaine de personnes, et préférablement
de l'opposition.
Et comme c'est le gouvernement qui a mauvaise réputation,
ses partisans ont reçu pour consigne d'éviter toute forme d'agressivité
et de chanter leur amour de la paix et du dialogue!
Un grand marchandage ...
On saisit mieux alors tout l'enjeu des propositions de
la Caricom. Nous sommes peut-être à la veille d'un grand marchandage, et
il s'agit pour les uns comme pour les autres de mettre en valeur leurs
meilleurs avantages ...
Et les foules de partisans jouent un rôle primordial.
Aussi ces derniers sont-ils chauffés à blanc. Mais avec un corollaire:
gare à ne pas trahir leurs espérances!
L'opposition a placé la barre très haut: le départ
du Président Aristide et rien de moins ...
Mais le pouvoir Lavalas aussi, en voulant faire croire
qu'il ne reculera devant aucune concession pour prouver sa bonne foi démocratique
...
Quand on est un chef d'Etat aussi brutalement combattu,
tant nationalement qu'internationalement, on réfléchit à deux fois
avant d'admettre un désarmement total de ses partisans, comme le
stipulent les propositions de la Caricom ... D'autant plus quand ils ne
sont pas (plus) les seuls.
Ou concéder à ses adversaires, pour ne pas dire ses
ennemis, des secteurs clés de l'appareil gouvernemental ainsi que des
forces de sécurité.
Mais cela vaut aussi pour l'opposition. Comment faire
confiance à un pouvoir qui détient le monopole de la violence? D'autant
plus pouvoir dans les mains d'un seul homme ...
Mais d'un autre côté, comment croire que l'opposition
pourra éviter un chaos généralisé en cas de départ brutal d'un chef
d'Etat qui, malgré tous ses défauts et ses nombreuses failles, est
encore largement vénéré au sein des masses populaires, auxquelles d'ailleurs
on n'a pas laissé autre chose que le rêve.
Allez aussi expliquer au partisan Lavalas que tout cela
n'est pas le résultat d'une vaste conspiration nationale et
internationale après tous les mauvais coups portés contre son héros et
leader: tentatives d'assassinat, expulsion du clergé catholique, un coup
d'état après seulement 7 mois de son premier mandat, et la lutte qui
repart aussi brutalement avant même le début du second mandat.
Un cercle kafkaïen ...
Mais en même temps voici le pays condamné à rester
pour toujours prisonnier de ce dilemme, à tourner en rond dans ce cercle
infernal, kafkaïen. A continuer éternellement à battre tous ses propres
records de pays le plus pauvre du continent.
Oui, on finit toujours par déboucher sur l'absurde de
la situation haïtienne, un blocage irrationnel et inévitable du fait de
n'avoir jamais changé de méthodes politiques et gouvernementales depuis
deux siècles, nos structures sont encore celles que nous avions au
lendemain de notre libération de l'esclavage sans jamais aucune amélioration.
Aucun progrès.
Aussi est-il difficile de croire que les propositions
de la Caricom feront une différence. Même une occupation américaine de
vingt ans (1915-1934) n'a pu entamer ce qu'il est convenu d'appeler la malédiction
haïtienne.
On comprend les difficultés de la délégation de l'opposition
revenue des conversations de Nassau pour faire un reportage franc et véridique
à ses militants.
Quant au Président Aristide, il passera peut-être
dans l'histoire pour être le plus grand équilibriste de tous les temps.
Cela ne fait pas avancer de beaucoup le sort du pays et des générations
futures.
Le deux camps une fois encore essaieront de fuir par la
tangente. Autrement dit le marronage ...
Mais les ordinateurs du Département d'Etat américain
ont depuis longtemps décodé tous les secrets du marronage haïtien ...
Il faudrait à nos dirigeants, pouvoir aussi bien que
opposition, l'âme de Toussaint Louverture et des héros de 1804 pour libérer
Haïti de ce piège.