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Haiti

Première République Noire Indépendante - 1er janvier 1804

 

 

A la veille d'un grand marchandage!

Comment ne pas décevoir des partisans de part et d'autre chauffés à blanc

PORT-AU-PRINCE, 24 Janvier - L'opposition a voyagé la semaine dernière à Nassau, Bahamas pour des conversations avec les chefs de gouvernement de la Caricom. Ce dimanche, arrivée à Port-au-Prince du Premier ministre des Bahamas, Perry Christie, qui vient présenter au Président Jean-Bertrand Aristide des propositions de la Communauté caraïbe pour une résolution de la crise politique haïtienne vieille de plus de trois années qui ont vu le pays atteindre un degré de dépérissement sans précédent, et recommencer à déferler la vague des réfugiés vers les petites nations voisines.

Les propositions de la Caricom alignent en gros les principaux points suivants:

  • Une police non inféodée au pouvoir;
  • Le démantèlement des groupes de civils armés;
  • La remise en liberté des prisonniers politiques et autres personnes détenues illégalement;
  • Un Premier ministre choisi en concertation avec l'opposition;
De son côté, l'opposition désigne ses représentants au conseil électoral pour préparer la tenue de nouvelles élections législatives et locales.

Mais qu'en pensent les partisans des deux côtés?

Aussi bien le pouvoir que l'opposition reconnaissent l'importance d'obtenir la légitimation de l'homme de la rue ... Les deux camps ont multiplié les démonstrations publiques, déployé leurs partisans en masse, étalé leurs forces en long et en large, engageant l'actualité dans une querelle de chiffres et de records, à savoir quelle manifestation a déplacé le plus de monde, bref qui dit mieux!

Le fanatisme des foules ...

Mais que pensent réciproquement les partisans des concessions qui sont exigées de part et d'autre, sans quoi impossible d'arriver à un compromis politique?

Nous n'avons pas une tradition des sondages en Haïti (certains organismes privés ou internationaux en font pour leur usage personnel) mais au pays du marronage, tout sondage rendu public est sujet par essence à caution.

Toujours est-il que des mises en garde sont lancées aux négociateurs par leurs troupes ici et là.

Ainsi aux Gonaïves, les leaders du Front anti-Aristide qui semblent régner une fois pour toutes en maîtres sur cette ville, ont averti l'opposition avant le départ de ses délégués pour la rencontre avec la Caricom, qu'ils retourneraient contre eux leurs armes s'ils se compromettaient avec Aristide.

Tout comme après la manifestation monstre qui a réuni plusieurs dizaines de milliers de ses partisans le mercredi 21 janvier écoulé, le pouvoir ne peut laisser l'impression de tout brader même en échange de la tranquillité qui lui est refusée depuis les élections contestées de l'année 2000.

Car à soulever ainsi le fanatisme des foules, que ce soit dans un camp ou dans l'autre, il y a un prix: les négociateurs ne sont plus aussi libres de leurs mouvements.

Un début d'anarchisme ...

Ceci est encore plus évident aujourd'hui pour l'opposition. Le mouvement lancé par l'homme d'affaires Andy Apaid (Groupe des 184) a pour principal fer de lance le secteur étudiant. Désormais ces derniers ne passent plus leur vie que dans les rues. Mais quand les leaders de l'opposition déclenchent une campagne pour la fermeture des écoles jusqu'au départ (!) du Président Aristide, ils étaient sûrement loin d'en mesurer toutes les conséquences. Voici des étudiants qui déclenchent la guerre pour de bon contre les établissements scolaires qui ont ouvert leurs portes. Ces derniers sont attaqués à coups de pierres, alors même que les enfants sont en classes. Vif émoi dans la cité, marches de protestation de mères de famille, lettres ouvertes, tension supplémentaire pour une population aux nerfs à fleur de peau etc. Ceci a sûrement à voir avec les ordres passés à la police d'empêcher depuis, sous quelque prétexte que ce soit, les manifestations estudiantines qui ont de ce fait perdu leur aspect spontané et ingénu pour prendre des allures de casseurs (d'où l'expression "chimères étudiants"). Il est vrai que les bombardements impitoyables et de plus en plus intensifs de gaz lacrymogènes ne leur laissent pas beaucoup le choix. L'exemple des Gonaïves et de Saint Marc aidant. Dans ces deux villes, on brûle désormais quotidiennement bâtiments publics, résidences d'officiels du gouvernement ou de la police, ou celles de leurs proches. A Saint Marc, 4 stations de radios, de tendances différentes, ont été détruites la même semaine. Mais qui pis est, réapparition du supplice du pneu enflammé, un présumé informateur du gouvernement a été brûlé vif aux Gonaïves et son corps traîné en triomphe à travers les rues.

La même semaine et dans la même région, des partisans du gouvernement en font autant à un présumé membre du secteur adverse.

Une guerre d'image ...

Profitant de cette situation, Lavalas lance une campagne en faveur de la paix, qui devient un nouveau mot d'ordre dans la bouche de ses milliers d'adhérents qui à leur tour descendent maintenant quasi quotidiennement dans les rues, décidés à marquer aussi quelques points dans cette guerre d'image qui a surtout bénéficié jusqu'ici à l'opposition.

Pendant que la capitale grouille de reporters et photographes étrangers attirés par tout ce tamtam, prêts à accompagner la moindre manifestation, serait-ce d'une dizaine de personnes, et préférablement de l'opposition.

Et comme c'est le gouvernement qui a mauvaise réputation, ses partisans ont reçu pour consigne d'éviter toute forme d'agressivité et de chanter leur amour de la paix et du dialogue!

Un grand marchandage ...

On saisit mieux alors tout l'enjeu des propositions de la Caricom. Nous sommes peut-être à la veille d'un grand marchandage, et il s'agit pour les uns comme pour les autres de mettre en valeur leurs meilleurs avantages ...

Et les foules de partisans jouent un rôle primordial. Aussi ces derniers sont-ils chauffés à blanc. Mais avec un corollaire: gare à ne pas trahir leurs espérances!

L'opposition a placé la barre très haut: le départ du Président Aristide et rien de moins ...

Mais le pouvoir Lavalas aussi, en voulant faire croire qu'il ne reculera devant aucune concession pour prouver sa bonne foi démocratique ...

Quand on est un chef d'Etat aussi brutalement combattu, tant nationalement qu'internationalement, on réfléchit à deux fois avant d'admettre un désarmement total de ses partisans, comme le stipulent les propositions de la Caricom ... D'autant plus quand ils ne sont pas (plus) les seuls.

Ou concéder à ses adversaires, pour ne pas dire ses ennemis, des secteurs clés de l'appareil gouvernemental ainsi que des forces de sécurité.

Mais cela vaut aussi pour l'opposition. Comment faire confiance à un pouvoir qui détient le monopole de la violence? D'autant plus pouvoir dans les mains d'un seul homme ...

Mais d'un autre côté, comment croire que l'opposition pourra éviter un chaos généralisé en cas de départ brutal d'un chef d'Etat qui, malgré tous ses défauts et ses nombreuses failles, est encore largement vénéré au sein des masses populaires, auxquelles d'ailleurs on n'a pas laissé autre chose que le rêve.

Allez aussi expliquer au partisan Lavalas que tout cela n'est pas le résultat d'une vaste conspiration nationale et internationale après tous les mauvais coups portés contre son héros et leader: tentatives d'assassinat, expulsion du clergé catholique, un coup d'état après seulement 7 mois de son premier mandat, et la lutte qui repart aussi brutalement avant même le début du second mandat.

Un cercle kafkaïen ...

Mais en même temps voici le pays condamné à rester pour toujours prisonnier de ce dilemme, à tourner en rond dans ce cercle infernal, kafkaïen. A continuer éternellement à battre tous ses propres records de pays le plus pauvre du continent.

Oui, on finit toujours par déboucher sur l'absurde de la situation haïtienne, un blocage irrationnel et inévitable du fait de n'avoir jamais changé de méthodes politiques et gouvernementales depuis deux siècles, nos structures sont encore celles que nous avions au lendemain de notre libération de l'esclavage sans jamais aucune amélioration. Aucun progrès.

Aussi est-il difficile de croire que les propositions de la Caricom feront une différence. Même une occupation américaine de vingt ans (1915-1934) n'a pu entamer ce qu'il est convenu d'appeler la malédiction haïtienne.

On comprend les difficultés de la délégation de l'opposition revenue des conversations de Nassau pour faire un reportage franc et véridique à ses militants.

Quant au Président Aristide, il passera peut-être dans l'histoire pour être le plus grand équilibriste de tous les temps. Cela ne fait pas avancer de beaucoup le sort du pays et des générations futures.

Le deux camps une fois encore essaieront de fuir par la tangente. Autrement dit le marronage ...

Mais les ordinateurs du Département d'Etat américain ont depuis longtemps décodé tous les secrets du marronage haïtien ...

Il faudrait à nos dirigeants, pouvoir aussi bien que opposition, l'âme de Toussaint Louverture et des héros de 1804 pour libérer Haïti de ce piège.

 

www.haitienmarche.com             24 Janvier 2004

 

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