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Haiti

Première République Noire Indépendante - 1er janvier 1804

 

 

Qui recherche une intervention étrangère?

Personne en Haïti n'a aujourd'hui intérêt à une intervention étrangère. Ni l'opposition qui estime ne pas en avoir besoin pour renverser Aristide. Ni le chef de l'Etat, car cela sonnerait la fin de son mandat qu'il se bat pour maintenir jusqu'au bout (février 2006).

Par contre, qui parle d'intervention en Haïti? On ne trouve ce discours que chez les mêmes puissances capables de conduire cette intervention ...

Dans le rapport dont il a été chargé par le gouvernement français de rédiger sur les relations franco-haïtiennes, Régis Debray dit noir sur blanc qu'une intervention serait nécessaire pour protéger un gouvernement de transition qui viendrait à remplacer le Président Jean-Bertrand Aristide contre un soulèvement des partisans de ce dernier.

Cette semaine encore, des informations rapportées par l'Agence France Presse (et reprises par Haiti Press Network) font état de conversations entre le ministre français des Affaires étrangères Dominique de Villepin et son homologue brésilien Celso Amorim en vue, nous dit-on, de contribuer à la stabilisation de certains pays, comme la Guinée Bissau et Haïti.

Référence a été faite à une "opération brésilienne de transport de troupe au cours de la mission de paix européenne en Ituri, au Congo."

La France semble envisager une réédition de la même opération en Haïti.

Une intervention sous la bannière française ...

Selon HPN, le chancelier brésilien a été plus prudent, rappelant que la plupart des pays latino-américains se sont déjà prononcés sur Haïti à travers le groupe de Rio. "Nous suivons le développement. Nous savons que le gouvernement français est intéressé, ainsi que les pays de la Caraïbe. Nous voulons maintenir le dialogue avec tous les pays intéressés et faire quelque chose si c'est possible" aurait dit M. Amorim.

Régis Debray va même jusqu'à prévoir qu'à défaut des autorités légitimes haïtiennes, l'ONU peut autoriser l'intervention. Celle-ci pourrait être placée sous la direction de la Caricom ... ou de la France, précise le rapport adressé à Dominique de Villepin par celui qui a toujours été considéré en Haïti comme un porte étendard de la gauche française.

Cependant voyons: une intervention sous la bannière française dans l'arrière cour des Etats-Unis???

La France serait-elle une simple couverture?

Qui veut d'une intervention? Qui recherche une intervention?

Peut-être les groupes armés qui ont pris jeudi le contrôle des Gonaïves, la 4e ville du pays ...

Télé Haïti, seule admise par les insurgés des Gonaïves, a montré un véritable carnage. Cadavres brûlés (qui pis est, en train de brûler), policiers la gorge tranchée, etc

Pense-t-on à l'effet sur le monde extérieur? CNN aurait filmé également les événements. Rappelons-nous que c'est un massacre du genre qui avait ouvert la voie à la première intervention américaine en Haïti. 1915, le massacre des prisonniers politiques à la grande prison de Port-au-Prince, le président trucidé, les Marines débarquent le même jour ...

L'occupation américaine durera 20 ans.

Nostalgiques de l'armée d'Haïti ...

Qui a intérêt à une intervention étrangère?

Les survivants de l'ancienne armée d'Haïti. En effet celle-ci avait été créée par l'occupant de 1915.

Les forces armées, responsables du sanglant coup d'Etat de setembre 1991, ont été abolies par le Président Aristide dans la foulée du retour à l'ordre constitutionnel en 1994.

Mais il existe des secteurs au sein des élites haïtiennes dont la nostalgie de l'armée dépasse celle des ex-militaires eux-mêmes, bien entendu pour en avoir été traditionnellement des bénéficiaires.

Plus encore, le vide laissé par la disparition d'une institution aussi impliquée dans le destin national n'a toujours pas été comblé. La police nationale, institution civile, n'a encore ni l'effectif ni la compétence nécessaires.

Cupidon ou mouche de coche? ...

Qui a intérêt à une intervention étrangère? Pas plus l'opposition démocratique que le gouvernement ...

Régis Debray défend l'intérêt de la France. Le gouvernement français lui a demandé un rapport sur les relations franco-haïtiennes mais c'est essentiellement pour apporter la réplique à Aristide qui somme Paris de restituer à Haïti la somme de 90 millions de francs lourds (US$21 milliards) extorquée au 19e siècle au nouveau petit Etat indépendant issu du Saint Domingue colonial.

Il ne s'en est pas privé ... Le rapport est une charge incendiaire contre le pouvoir Lavalas.

Mais pourquoi s'arrêter en si bon chemin. Les Etats-Unis traînent-ils les pieds pour demander à Aristide d'"arracher son manioc" (partir du pouvoir), la France se propose pour jouer les cupidons (pour les beaux yeux des derniers des mohicans francophiles haïtiens!), attisant le feu d'un aiguillon vengeur ...

Cupidon ou mouche de coche? En effet, nous sommes dans le back yard de l'Oncle et à vol d'oiseau du Cuba socialiste, une délicate proximité qui ne permet aucune fantaisie ...

Evidemment Debray prend l'opposition comme prétexte pour justifier sa théorie interventionniste ...

Mais l'opposition d'un côté se considère aujourd'hui moins éloignée d'une accession au pouvoir et donc ne voit point la nécessité de se coller une telle hypothèque: Qui a vendu Haïti?

Danger de déboucher sur l'inconnue totale ...

D'un autre côté, il y a divergence de vues totale autour d'une telle question dont la simple évocation aboutirait seulement à ébranler la belle unanimité autour de la même impatience de renverser Aristide, seul commun dénominateur des partis politiques et organisations de la société civile qui forment l'opposition.

Face à une proposition de la Caricom pour une assistance policière régionale en vue d'aider la police nationale d'Haïti à rétablir le climat de sécurité, certains leaders de la plate-forme de l'opposition (Convergence Démocratique et Groupe des 184) ont opiné: oui, si c'est pas pour faciliter Aristide dans sa bataille pour garder le pouvoir.

Mais les commentaires n'ont pas été au-delà, prudence oblige. La situation actuelle peut déboucher sur une inconnue totale. Personne ne sait de quoi demain sera fait.

Les plus marqués à gauche vont jusqu'à accuser le régime Aristide de rechercher lui-même une intervention militaire.

Celui-ci s'en garderait bien. Toute la propagande extérieure est bâtie autour du danger des "chimères" (partisans violents du Président Aristide). Toute intervention aurait donc pour principale justification l'élimination des fameux "chimères." C'est aussi l'intention déclarée du rapport Régis Debray.

Mais Washington a-t-il davantage qu'un autre intérêt à une intervention en Haïti?

En tout cas, pas officiellement. A ce jour, le mot d'ordre est d'encourager le dialogue et la recherche d'un compromis entre les parties haïtiennes, une solution démocratique et constitutionnelle bâtie sur l'achèvement du mandat présidentiel d'Aristide et l'organisation d'élections libres et honnêtes, dans un climat sécuritaire et sous haute supervision internationale.

Faire d'une pierre deux coups ...

Vendredi, au lendemain de la prise sanglante de la ville des Gonaïves par le Front anti-Aristide, l'Ambassade des Etats-Unis à Port-au-Prince a émis un communiqué de presse rejetant "de façon catégorique toute violence" et réitérant que "tous les changements qui sont essentiels pour Haïti doivent être obtenus à travers le dialogue, la négociation et le compromis."

Cependant ce n'est pas l'habitude de Washington de seulement déplorer quand c'est le sort d'un gouvernement vraiment ami qui est en jeu ...

D'autre part, qu'en est-il de la peur que le chaos ne résulte en une immense vague de réfugiés en direction des plages de Floride, un Etat dont le vote est crucial pour le Président Bush en novembre prochain?

Conclusion: à moins d'une révision totale de sa politique haïtienne et jusqu'aux prochaines présidentielles américaines, l'administration américaine devrait réfléchir à deux fois avant de s'engager personnellement dans une nouvelle aventure en Haïti.

Et si c'était par la France interposée, comme Régis Debray le propose? Réponse: l'Amérique est aux Américains ...

Cela ne signifie pas que si Aristide se retrouve le dos au mur, Bush essaierait forcément de le tirer d'affaires. Sauf devant un danger considéré comme encore plus grand ... Et là encore, une fois le match engagé, on peut faire d'une pierre deux coups. Le coup d'Etat du 30 septembre 1991 aurait commencé sur un coup de tête du major Michel François qui se sentait menacé de perdre le contrôle du trafic de la drogue en Haïti.

En tout cas, avant longtemps on sera édifié.

Haïti en Marche, 7 Février 2004

(Mélodie 103.3 FM, Port-au-Prince)  

 

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