Dans le
rapport dont il a été chargé par le gouvernement français de rédiger sur
les relations franco-haïtiennes, Régis Debray dit noir sur blanc qu'une
intervention serait nécessaire pour protéger un gouvernement de transition
qui viendrait à remplacer le Président Jean-Bertrand Aristide contre un
soulèvement des partisans de ce dernier.
Cette
semaine encore, des informations rapportées par l'Agence France Presse (et
reprises par Haiti Press Network) font état de conversations entre le
ministre français des Affaires étrangères Dominique de Villepin et son
homologue brésilien Celso Amorim en vue, nous dit-on, de contribuer à la
stabilisation de certains pays, comme la Guinée Bissau et Haïti.
Référence
a été faite à une "opération brésilienne de transport de troupe au
cours de la mission de paix européenne en Ituri, au Congo."
La France
semble envisager une réédition de la même opération en Haïti.
Une
intervention sous la bannière française ...
Selon HPN,
le chancelier brésilien a été plus prudent, rappelant que la plupart des
pays latino-américains se sont déjà prononcés sur Haïti à travers le
groupe de Rio. "Nous suivons le développement. Nous savons que le
gouvernement français est intéressé, ainsi que les pays de la Caraïbe.
Nous voulons maintenir le dialogue avec tous les pays intéressés et faire
quelque chose si c'est possible" aurait dit M. Amorim.
Régis
Debray va même jusqu'à prévoir qu'à défaut des autorités légitimes haïtiennes,
l'ONU peut autoriser l'intervention. Celle-ci pourrait être placée sous la
direction de la Caricom ... ou de la France, précise le rapport adressé à
Dominique de Villepin par celui qui a toujours été considéré en Haïti
comme un porte étendard de la gauche française.
Cependant
voyons: une intervention sous la bannière française dans l'arrière cour
des Etats-Unis???
La France
serait-elle une simple couverture?
Qui veut
d'une intervention? Qui recherche une intervention?
Peut-être
les groupes armés qui ont pris jeudi le contrôle des Gonaïves, la 4e ville
du pays ...
Télé Haïti,
seule admise par les insurgés des Gonaïves, a montré un véritable carnage.
Cadavres brûlés (qui pis est, en train de brûler), policiers la gorge
tranchée, etc
Pense-t-on
à l'effet sur le monde extérieur? CNN aurait filmé également les événements.
Rappelons-nous que c'est un massacre du genre qui avait ouvert la voie à la
première intervention américaine en Haïti. 1915, le massacre des
prisonniers politiques à la grande prison de Port-au-Prince, le président
trucidé, les Marines débarquent le même jour ...
L'occupation
américaine durera 20 ans.
Nostalgiques
de l'armée d'Haïti ...
Qui a intérêt
à une intervention étrangère?
Les
survivants de l'ancienne armée d'Haïti. En effet celle-ci avait été créée
par l'occupant de 1915.
Les
forces armées, responsables du sanglant coup d'Etat de setembre 1991, ont été
abolies par le Président Aristide dans la foulée du retour à l'ordre
constitutionnel en 1994.
Mais il
existe des secteurs au sein des élites haïtiennes dont la nostalgie de l'armée
dépasse celle des ex-militaires eux-mêmes, bien entendu pour en avoir été
traditionnellement des bénéficiaires.
Plus
encore, le vide laissé par la disparition d'une institution aussi impliquée
dans le destin national n'a toujours pas été comblé. La police nationale,
institution civile, n'a encore ni l'effectif ni la compétence nécessaires.
Cupidon
ou mouche de coche? ...
Qui a intérêt
à une intervention étrangère? Pas plus l'opposition démocratique que le
gouvernement ...
Régis
Debray défend l'intérêt de la France. Le gouvernement français lui a
demandé un rapport sur les relations franco-haïtiennes mais c'est
essentiellement pour apporter la réplique à Aristide qui somme Paris de
restituer à Haïti la somme de 90 millions de francs lourds (US$21 milliards)
extorquée au 19e siècle au nouveau petit Etat indépendant issu du Saint
Domingue colonial.
Il ne
s'en est pas privé ... Le rapport est une charge incendiaire contre le
pouvoir Lavalas.
Mais
pourquoi s'arrêter en si bon chemin. Les Etats-Unis traînent-ils les pieds
pour demander à Aristide d'"arracher son manioc" (partir du
pouvoir), la France se propose pour jouer les cupidons (pour les beaux yeux
des derniers des mohicans francophiles haïtiens!), attisant le feu d'un
aiguillon vengeur ...
Cupidon
ou mouche de coche? En effet, nous sommes dans le back yard de l'Oncle et à
vol d'oiseau du Cuba socialiste, une délicate proximité qui ne permet
aucune fantaisie ...
Evidemment
Debray prend l'opposition comme prétexte pour justifier sa théorie
interventionniste ...
Mais l'opposition
d'un côté se considère aujourd'hui moins éloignée d'une accession au
pouvoir et donc ne voit point la nécessité de se coller une telle hypothèque:
Qui a vendu Haïti?
Danger de
déboucher sur l'inconnue totale ...
D'un
autre côté, il y a divergence de vues totale autour d'une telle question
dont la simple évocation aboutirait seulement à ébranler la belle unanimité
autour de la même impatience de renverser Aristide, seul commun dénominateur
des partis politiques et organisations de la société civile qui forment l'opposition.
Face à
une proposition de la Caricom pour une assistance policière régionale en
vue d'aider la police nationale d'Haïti à rétablir le climat de sécurité,
certains leaders de la plate-forme de l'opposition (Convergence Démocratique
et Groupe des 184) ont opiné: oui, si c'est pas pour faciliter Aristide dans
sa bataille pour garder le pouvoir.
Mais les
commentaires n'ont pas été au-delà, prudence oblige. La situation actuelle
peut déboucher sur une inconnue totale. Personne ne sait de quoi demain sera
fait.
Les plus
marqués à gauche vont jusqu'à accuser le régime Aristide de rechercher
lui-même une intervention militaire.
Celui-ci
s'en garderait bien. Toute la propagande extérieure est bâtie autour du
danger des "chimères" (partisans violents du Président Aristide).
Toute intervention aurait donc pour principale justification l'élimination
des fameux "chimères." C'est aussi l'intention déclarée du
rapport Régis Debray.
Mais
Washington a-t-il davantage qu'un autre intérêt à une intervention en Haïti?
En tout
cas, pas officiellement. A ce jour, le mot d'ordre est d'encourager le
dialogue et la recherche d'un compromis entre les parties haïtiennes, une
solution démocratique et constitutionnelle bâtie sur l'achèvement du
mandat présidentiel d'Aristide et l'organisation d'élections libres et honnêtes,
dans un climat sécuritaire et sous haute supervision internationale.
Faire
d'une pierre deux coups ...
Vendredi,
au lendemain de la prise sanglante de la ville des Gonaïves par le Front
anti-Aristide, l'Ambassade des Etats-Unis à Port-au-Prince a émis un
communiqué de presse rejetant "de façon catégorique toute violence"
et réitérant que "tous les changements qui sont essentiels pour Haïti
doivent être obtenus à travers le dialogue, la négociation et le compromis."
Cependant
ce n'est pas l'habitude de Washington de seulement déplorer quand c'est le
sort d'un gouvernement vraiment ami qui est en jeu ...
D'autre
part, qu'en est-il de la peur que le chaos ne résulte en une immense vague
de réfugiés en direction des plages de Floride, un Etat dont le vote est
crucial pour le Président Bush en novembre prochain?
Conclusion:
à moins d'une révision totale de sa politique haïtienne et jusqu'aux
prochaines présidentielles américaines, l'administration américaine
devrait réfléchir à deux fois avant de s'engager personnellement dans une
nouvelle aventure en Haïti.
Et si c'était
par la France interposée, comme Régis Debray le propose? Réponse: l'Amérique
est aux Américains ...
Cela ne
signifie pas que si Aristide se retrouve le dos au mur, Bush essaierait forcément
de le tirer d'affaires. Sauf devant un danger considéré comme encore plus
grand ... Et là encore, une fois le match engagé, on peut faire d'une
pierre deux coups. Le coup d'Etat du 30 septembre 1991 aurait commencé sur
un coup de tête du major Michel François qui se sentait menacé de perdre
le contrôle du trafic de la drogue en Haïti.
En tout
cas, avant longtemps on sera édifié.
Haïti en
Marche, 7 Février 2004
(Mélodie
103.3 FM, Port-au-Prince)