En
effet, les petites nations indépendantes
de la Caraïbe n'ont pas digéré les "circonstances" qui ont
entouré la chute du président Aristide le 29 février dernier. Alors que
des rebelles en armes avançaient vers la capitale haïtienne, Aristide a été
pressé par les Etats-Unis et la France de vider les lieux. Il est finalement
parti dans la nuit noire dans un avion (sans matricule) affrété par le
gouvernement américain et vers une destination inconnue, jusqu'au débarquement
du couple présidentiel en République Centrafricaine près de 20 heures plus
tard.
Un dangereux précédent ...
Les pays de la CARICOM ont réagi automatiquement, considérant
cette façon de procéder comme "un dangereux précédent."
Après avoir refusé de participer à la Force
multinationale à dominante américaine et française, et qui arriva en Haïti
dans les heures mêmes qui ont suivi la chute du régime Aristide, les
nations caribéennes ont réclamé devant l'ONU une investigation sur les événements
du 29 février. Mais demande qui était sûre d'être renversée par un veto
américain ou français au Conseil de sécurité.
Alors elles se sont tournées vers l'Organisation des
Etats Américains, où la Communauté caraïbe compte 15 membres sur 34. Donc
une confortable "majorité." Et en prenant appui sur ce fameux
article 20 de la Charte Démocratique Interaméricaine. Adopté en 2001,
ledit article n'a encore jamais été appliqué. Il appelle à une "évaluation
collective d'un pays membre en cas d'altérations du système constitutionnel
qui mettent en danger l'ordre démocratique."
Jugement de valeur ...
La dépêche de l'Agence France Presse (datée de Quito, 8
juin) semble s'être laissée influencer par la position dans cette querelle
du Département d'Etat américain et du gouvernement intérimaire haïtien
...
En effet,
l'AFP écrit : "L'adoption d'un tel texte
par l'OEA constituerait un revers de taille pour les Etats-Unis, opposés à
toute enquête de ce type."
Ou encore : "Le document, qualifié de 'bon point'
pour le gouvernement d'Haïti par un diplomate occidental, considère que l''altération
du régime constitutionnel a commencé avant le 29 février 2004', date du
changement de régime."
Conclusion de l'AFP : "L'OEA estime donc qu'il n'y a
pas eu de coup d'Etat."
Pour finir : "Nous avons désormais tout le monde à
bord : l'ONU, l'OEA et la CARICOM grâce à ce texte commun" déclare le
nouveau chargé d'affaires d'Haïti auprès de l'OEA à Washington, l'ex-député
de l'ancienne opposition Duly Brutus (bien entendu à l'Agence France
Presse).
Par
contre, la dépêche de Associated Press se garde de
tout jugement de valeur de ce genre.
Primo, la CARICOM refuse toujours de reconnaître
officiellement le gouvernement provisoire haïtien. Cette demande de
reconnaissance, promue ardemment par les Etats-Unis, a provoqué la crise la
plus importante de toute l'histoire des relations entre la petite communauté
caribéenne et le grand voisin.
La demande sera ré-examinée lors du prochain sommet de
la CARICOM ce mois de juillet. Le Premier ministre intérimaire haïtien Gérard
Latortue est actuellement lancé dans une grande opération de relations
publiques auprès de ses homologues de la région.
"Inconstitutionnel" ...
A ce stade, la dépêche de Associated Press diffère
totalement de celle de l'AFP.
"L'Organisation des Etats Américains appelle à des
élections en Haïti aussitôt que possible" titre AP.
"Mais le débat au sujet d'une investigation dans le
'coup' (du 29 février) a duré des heures jusqu'à ce que l'organisation eut
approuvé mardi soir (8 juin) une résolution qualifiant le renversement
d'Aristide d'inconstitutionnel et permettant une enquête sur ce qui est
arrivé."
On a peine à croire que les deux agences de presse
parlent du même événement.
Dans la même résolution, les ministres des affaires étrangères
des 34 pays de l'OEA appellent de toute urgence le "gouvernement de
transition haïtien à créer des conditions conduisant à la tenue d'élections
libres, honnêtes et démocratiques en Haïti aussitôt que possible."
Ils engagent également leurs nations respectives à
entreprendre "toutes les initiatives diplomatiques nécessaires"
pour promouvoir la démocratie en Haïti.
Le gouvernement de Port-au-Prince a réagi
favorablement.
L'ex-opposition à Aristide, aujourd'hui proche du pouvoir
en place, a poussé des cris de joie. Peut-être prématurément ...
Un même "package" ...
En effet, tant que ses intentions sont honnêtes et qu'il
considère sa mission comme étant l'organisation d'élections libres, honnêtes
et démocratiques, et précisons dans une atmosphère de totale neutralité
vis-à-vis de tous les compétiteurs généralement quelconques, le
gouvernement Boniface Alexandre-Gérard Latortue n'a pas tant à se soucier
personnellement de l'article 20 et de sa présence dans la nouvelle résolution
de l'OEA.
Par contre désormais cette disposition de la Charte Démocratique
Interaméricaine est comme une épée de Damoclès pour tous les partenaires
de la nouvelle transition politique haïtienne, y compris les Etats-Unis et
la France. Les nations caribéennes ayant démontré qu'elles n'ont pas l'intention
de renoncer à leurs griefs (y compris envers ces deux puissances) tant que
la menace qu'elles croient percevoir dans le 'coup' du 29 février n'aura pas
été rectifiée ...
Et justement la nouveauté c'est que l'article 20 fait désormais
partie d'un même "package" avec les prochaines élections. Donc
pouvant dénoncer à n'importe quel moment toute "altération" à
celles-ci et pour commencer au processus devant y conduire.
Autre nouveauté : il ne s'agit pas nécessairement du
gouvernement en place, "gouvernement de transition", donc pas le
seul à pouvoir être soupçonné de rechercher à détourner les élections
ou le processus électoral à son profit ...
Il s'agit encore plus des partis ou secteurs qui vont
concourir à ces élections, que ce soit les coalitions de l'ex-opposition
anti-Aristide ou l'ex-régime au pouvoir Lavalas.
Les prochaines élections fixées en 2005 seront sans
aucun doute parmi les plus ardemment disputées de l'Haïti post-Duvalier.
L'opposition a été hors du pouvoir pendant plus de trois
mandats présidentiels (depuis 1991), à l'exception de l'intermède
anti-constitutionnel du coup d'Etat militaire (1991-1994) ...
L'élite économique ...
De nouveaux acteurs relativement puissants sont impliqués,
telle la société civile, organisée sous la houlette de l'élite économique,
et représentée par la coalition dénommée Groupe des 184; ou ont refait
surface sous d'autres formes. Ce sont les ex-membres des Forces armées d'Haïti
qui ont été dissoutes par le président Aristide en 1995 et qui ont joué
une rôle de fer de lance dans l'insurrection armée ayant conduit à la
chute du président Lavalas ...
Leurs alliés au sein du mouvement insurrectionnel ("GNB")
leur auraient promis de soutenir leur demande pour une réorganisation de l'armée
... Mais les Etats-Unis s'y opposent, sans avoir jamais explicité réellement
leurs raisons !
Enfin, Lavalas lui-même qui reste, jusqu'à nouvel ordre,
le mouvement politique le plus populaire sur le terrain. Mais dont plusieurs
ex-dirigeants, et proches de l'ex-président, sont en ce moment détenus à
Miami sous l'accusation de trafic de drogue.
Invité à envoyer un membre au nouveau conseil électoral
provisoire (CEP), dont les 8 autres membres appartiennent à des groupes
anti-Aristide, le parti Fanmi Lavalas est engagé depuis plusieurs semaines
dans de laborieuses négociations avec le Premier ministre Gérard Latortue
auquel ils exigent d'abord que soit mis fin à la répression qui se poursuit,
directement ou indirectement, contre leurs ex-dirigeants ou/et leurs
partisans.
Une utilisation plus positive de l'article 20 ...
La CARICOM attend donc au tournant pour stigmatiser, en
cas de nécessité, le comportement des uns ou des autres (en accord avec la
nouvelle résolution appelant tous les Etats membres à entreprendre "toutes
les initiatives diplomatiques nécessaires" pour promouvoir la démocratie
en Haïti) ...
Y compris les Etats-Unis, qui ont profité de l'avance le
29 février des rebelles pour pousser le président Aristide par la porte de
sortie, et la France dont la dépêche de l'AFP citée plus haut montre
clairement tout l'intérêt aujourd'hui sur l'échiquier politique haïtien.
Conclusion : l'Organisation des Etats Américains peut
avoir trouvé dans cette résolution une utilisation plus positive de l'article
20 de la Charte Démocratique Interaméricaine que ce qui était recherché
précédemment par les pays membres de la CARICOM.
Ceux-ci avaient d'ailleurs soigneusement précisé avant
les assises de Quito que leur position ne doit pas être confondue avec une
quelconque défense de la présidence Aristide contre les multiples allégations
pouvant être lancées contre celui-ci par Washington et le pouvoir de
Port-au-Prince.
Mais que c'est une position de principe ...
Par un autre chemin, la détermination de la CARICOM peut
se révéler en effet payante pour la démocratie haïtienne.