Gonaïves, Jour J + 6 ...
A la gare, une vive agitation règne. Les quelques
camions de passagers et de marchandises sont pratiquement dévalisés. Une
activité commerciale fébrile. Le marché noir.
Cependant des jeunes filles ont le même sourire étincelant.
Le ville semble refuser de céder au catastrophisme. Mais attendons voir ...
On entre en ville. Des femmes la jupe relevée, couvertes
de boue. C'est le thème de la journée, vendredi 24 septembre, 6 jours après
la catastrophe du samedi 18, quand les trombes d'eau et de boue ont déboulé
détruisant littéralement tout sur leur passage.
Gonaïves, Jour J + 6.
C'est le jour de nettoyage des maisons, chasser la boue,
retour à l'homme des cavernes, mais gare aux cadavres ...
Justement, en voici un, puis deux, trois, corps ballonnés
et dépecés, alignés le long de l'Avenue des Dattes, l'artère principale
des Gonaïves. Le centre ville est la partie la plus atteinte, puis le
quartier de Ka Soleil (mais pas Raboteau, car au contraire d'une rumeur, la
mer n'est jamais montée).
Beaucoup ont été enterrés vivants dans leur maison. D'où
l'impossibilité de prévoir aucune estimation véritable des pertes. Pour
atteindre ces maisons-tombeaux, il faut entrer par des rues-cimetières.
Encombrées de nombreux et énormes débris. Aucun engin lourd à l'horizon.
La psychose est générale ...
Les résidents fuient leurs maisons comme la mort (c'est
le cas de dire), craignant une remontée des eaux. Toute une ville qui vit
sur les toits. Du lever au coucher. On y fait la cuisine et la lessive. Et
le reste ...
La psychose est générale. Au point que la dernière
innovation des gangs, c'est de crier: "Dlo! Dlo!" (Attention
l'eau, l'eau!). Les gens fuient dans tous les sens. Les voleurs n'ont plus
qu'à se servir.
Quand nous disons lessive, c'est un bien grand mot. Car
il ne reste plus rien aux gens des Gonaïves, et d'abord rien à se mettre.
Aussi tout est le bienvenu: pantalons neufs ou usagés, vieilles godasses,
slips, salopettes même datant d'avant le déluge. Tout.
Tout leur ameublement (lits, matelas etc.) se retrouve
dans les rues, sous plusieurs mètres de boue ...
Une boue qui tarde à sécher, le ciel reste maussade.
Les eaux croupissent ... Une pestilence où se mêlent odeurs réelles et
fantasmes. On voit des cadavres partout, presque partout.
2004, annus horibilis ...
Gonaïves, Jour J + 6.
Mais rien n'a encore été fait. On en est au même point
mort (mot obsession). Une ville vivant sur les toits, comme qui dirait plus
près du ciel. Pour mieux l'implorer. Qu'il pleuve, ou qu'il tonne, que
votre volonté soit faite. Mais qui vit plus encore dans la rue, car un
grand nombre de maisons ont été emportées. Pas de déblayage des rues.
Pas de campagne de désinfection. Pas d'avions de fumigation. Absence totale
des pouvoirs publics. Les épidémies sont en pleine floraison, comme
champignons après la pluie. Pour le moment, ce ne sont que des "boursouflures"
aux bras ou ailleurs. D'abord le paludisme ou malaria, la typhoïde, plus ou
moins endémiques sous nos cieux. Mais c'est la première fois en Haïti qu'on
entend avec autant d'affirmation le mot choléra. Et pourquoi pas la peste?
Horrible. 2004, annus horibilis.
La prochaine crise, l'explosion des épidémies. Car on
peut d'ici voir toute la chaîne des catastrophes à la "une." D'abord
le déluge proprement dit et les problèmes affectifs (décès et fosses
communes) et matériels (nourriture, logement).
Une dame nous dit avoir perdu 7 membres de sa famille
habitant sous le même toit, seulement elle et sa soeur qui ont survécu.
Après avoir mis ses enfants en sécurité et cherchant
un abri pour lui-même, un père a trouvé la mort dans les flots.
Deuxième étape, la famine. Beaucoup ont passé la
semaine avec un bout de pain sec et sans eau (potable).
Cette parente d'un de nos collaborateurs habite une bâtisse
en bois. Elle ne peut faire le feu sur le toit de peur d'incendier la
maison.
Le jour où la terre s'arrêta! ...
Quid de la rentrée des classes. Toutes les écoles sont
en partie détruites. Tout comme les banques, le commerce en général ...
Pas d'électricité, ni téléphone, ni eau. Tous les
centraux et terminaux ont été ravagés.
Le jour où la terre s'arrêta!
Gonaïves ne va pas disparaître, c'est une ville en
grande partie construite en dur, même dans les quartiers populaires. Mais
le redémarrage n'est pas pour demain, et beaucoup vont devoir se réfugier
ailleurs, même sans espoir de cieux plus cléments. Car personne n'est dupe,
le sort des Gonaïves, que rien n'explique sinon le désastre écologique
qui frappe 98,6% de la république d'Haïti (il resterait seulement, disent
les experts, 1,4% de superficie boisée), est aussi celui qui attend tout le
reste du pays, en premier lieu la capitale, Port-au-Prince.
Tous les malades ont péri ...
L'aide arrive. C'est la seule chose concrète. Mais pas
si vite, car cette aide si essentielle est détournée par des pillards qui
agissent en plein jour et à visage découvert. Les camions bâchés sont
poursuivis par des bandes expérimentées dans le highjacking, qui font main
basse sur les cargaisons de pain et d'eau en bouteille et sachets plastic.
Les matelas neufs défilent, mais pas un seul dans la
main d'un vrai père ou mère de famille.
Aucune organisation, aucune discipline. Quand on tente
une véritable distribution, les hooligans font tant et si bien que les
bonnes gens finissent par renoncer et rentrer chez eux. C'est la loi du
"gwo ponyèt."
Pas de police. Après avoir déserté devant les eaux (comme
hier devant les rebelles), les policiers revenus ne servent à rien.
Les casques bleus argentins par contre sont partout. Mais
ils n'arrivent pas à en imposer car finalement tout ce qu'ils voient en
face d'eux, gangs ou pas, ce n'est qu'une population aux abois, c'est la misère,
la détresse, le désespoir total.
Quand on apprend que tous les malades de l'hôpital
public, La Providence, ont péri dans les inondations.
Même un prêtre ... après avoir ouvert son église aux
paroissiens qui y sont réfugiés depuis.
Pas de pouvoirs publics, pas d'autorité publique ni
morale, pas un symbole n'a été épargné. La référence à l'Arche de Noé
s'arrête là.
Qui pis est, ce qui reste d'autorités publiques se
battent entre elles. Les deux principaux responsables aux Gonaïves ne s'entendent
pas sur le choix d'un terrain pour installer les fosses communes.
Business as usual ...
Mais à Port-au-Prince, business as usual. Le Premier
ministre intérimaire tente de mobiliser, mais l'Etat n'existe pas! Un
marathon pour les sinistrés est traitée comme une affaire mondaine, comme
pour chasser le moindre moment de réflexion. Enfin, les leaders politiques
défilent au micro uniquement pour ne pas manquer à l'appel.
On a même entendu à la télé française des
humanitaires étrangers se plaindre qu'ils soient les seuls sur le terrain.
Haïti n'existe pas!
www.haitienmarche.com
24 Septembre 2004