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Haiti

Première République Noire Indépendante - 1er janvier 1804

 

 

Gonaïves oú le deluge

  
Et même les chiens se taisaient !

 

Gonaïves - Imaginez un pays sans chiens, ni chats, ni poules, ni boeufs, ni chevaux, ni moutons, ni cabrits, ni chèvres, ni anolis (lézards), ni fourmis, aucune bête de la Création. Seuls quelques oiseaux noirs (corbeaux haïtiens ou "kaw") qui planent attirés par l'odeur des cadavres en putréfaction.

Le déluge a tué tous les animaux, outre les humains. Le nombre de Gonaïviens morts approche ce vendredi les 1.500, mais des blocs entiers de maisons n'ont pas encore été explorés. Domiciles tombeaux. Leurs résidents s'y étaient enfermés, pensant échapper à l'avalanche liquide, au lavalas. Hélas.

Le Gonaïvien ne dit pas inondations mais déluge. Référence biblique. Déluge, ça en a tout l'air. Rien n'est resté. Seuls les plus justes, et encore ...

Symbolisme renforcé par l'image de cette Savane désolée métamorphosée subitement en mer immense interdisant l'entrée de la ville. Ne passe pas qui veut. Notre passeur s'appelle, qui sait, Noé. Plusieurs véhicules ont franchi sans avertissement. Ils se sont retrouvés dans le canal, immobilisés et battus par les flots.

Le long défilé de poids lourds de l'aide internationale et de 4x4 des journalistes et cameramen accourus du monde entier, avance prudemment au milieu de ce bras de mer à forte odeur de cadavres d'animaux, ou pis encore, flottant d'une rive à l'autre ...

Les travailleurs humanitaires ont un cache nez.

On nous passe un citron. Tout le monde en garde un sous le nez. Son odeur d'"huile essentielle" amortit la puanteur et prémunirait même contre certains microbes ...

La route asphaltée. Défoncée avant même son asphaltage. Conséquence de l'insurrection anti-Aristide. On voit deux bulldozers noyés également sous les eaux de la Savane désolée. Ils avaient été incendiés par la bande à Métayer pour empêcher la poursuite des travaux du bicentenaire. Les Gonaïviens s'en mordent aujourd'hui les doigts de tant d'aveuglement. Mais avec regret ou pas, Buter Métayer conduisait une manifestation le surlendemain, lundi 20 septembre, dans les rues des Gonaïves, anniversaire de l'assassinat de son frère Amyot. Une manifestation dans les rues jonchées de cadavres et au milieu de l'absurdité générale. Que de symboles!  

Gonaïves, Jour J + 6 ...

A la gare, une vive agitation règne. Les quelques camions de passagers et de marchandises sont pratiquement dévalisés. Une activité commerciale fébrile. Le marché noir.

Cependant des jeunes filles ont le même sourire étincelant. Le ville semble refuser de céder au catastrophisme. Mais attendons voir ...

On entre en ville. Des femmes la jupe relevée, couvertes de boue. C'est le thème de la journée, vendredi 24 septembre, 6 jours après la catastrophe du samedi 18, quand les trombes d'eau et de boue ont déboulé détruisant littéralement tout sur leur passage.

Gonaïves, Jour J + 6.

C'est le jour de nettoyage des maisons, chasser la boue, retour à l'homme des cavernes, mais gare aux cadavres ...

Justement, en voici un, puis deux, trois, corps ballonnés et dépecés, alignés le long de l'Avenue des Dattes, l'artère principale des Gonaïves. Le centre ville est la partie la plus atteinte, puis le quartier de Ka Soleil (mais pas Raboteau, car au contraire d'une rumeur, la mer n'est jamais montée).

Beaucoup ont été enterrés vivants dans leur maison. D'où l'impossibilité de prévoir aucune estimation véritable des pertes. Pour atteindre ces maisons-tombeaux, il faut entrer par des rues-cimetières. Encombrées de nombreux et énormes débris. Aucun engin lourd à l'horizon.

 

La psychose est générale ...

Les résidents fuient leurs maisons comme la mort (c'est le cas de dire), craignant une remontée des eaux. Toute une ville qui vit sur les toits. Du lever au coucher. On y fait la cuisine et la lessive. Et le reste ...

La psychose est générale. Au point que la dernière innovation des gangs, c'est de crier: "Dlo! Dlo!" (Attention l'eau, l'eau!). Les gens fuient dans tous les sens. Les voleurs n'ont plus qu'à se servir.

Quand nous disons lessive, c'est un bien grand mot. Car il ne reste plus rien aux gens des Gonaïves, et d'abord rien à se mettre. Aussi tout est le bienvenu: pantalons neufs ou usagés, vieilles godasses, slips, salopettes même datant d'avant le déluge. Tout.

Tout leur ameublement (lits, matelas etc.) se retrouve dans les rues, sous plusieurs mètres de boue ...

Une boue qui tarde à sécher, le ciel reste maussade. Les eaux croupissent ... Une pestilence où se mêlent odeurs réelles et fantasmes. On voit des cadavres partout, presque partout.

 

2004, annus horibilis ...

Gonaïves, Jour J + 6.

Mais rien n'a encore été fait. On en est au même point mort (mot obsession). Une ville vivant sur les toits, comme qui dirait plus près du ciel. Pour mieux l'implorer. Qu'il pleuve, ou qu'il tonne, que votre volonté soit faite. Mais qui vit plus encore dans la rue, car un grand nombre de maisons ont été emportées. Pas de déblayage des rues. Pas de campagne de désinfection. Pas d'avions de fumigation. Absence totale des pouvoirs publics. Les épidémies sont en pleine floraison, comme champignons après la pluie. Pour le moment, ce ne sont que des "boursouflures" aux bras ou ailleurs. D'abord le paludisme ou malaria, la typhoïde, plus ou moins endémiques sous nos cieux. Mais c'est la première fois en Haïti qu'on entend avec autant d'affirmation le mot choléra. Et pourquoi pas la peste? Horrible. 2004, annus horibilis.

La prochaine crise, l'explosion des épidémies. Car on peut d'ici voir toute la chaîne des catastrophes à la "une." D'abord le déluge proprement dit et les problèmes affectifs (décès et fosses communes) et matériels (nourriture, logement).

Une dame nous dit avoir perdu 7 membres de sa famille habitant sous le même toit, seulement elle et sa soeur qui ont survécu.

Après avoir mis ses enfants en sécurité et cherchant un abri pour lui-même, un père a trouvé la mort dans les flots.

Deuxième étape, la famine. Beaucoup ont passé la semaine avec un bout de pain sec et sans eau (potable).

Cette parente d'un de nos collaborateurs habite une bâtisse en bois. Elle ne peut faire le feu sur le toit de peur d'incendier la maison.

 

Le jour où la terre s'arrêta! ...

Quid de la rentrée des classes. Toutes les écoles sont en partie détruites. Tout comme les banques, le commerce en général ...

Pas d'électricité, ni téléphone, ni eau. Tous les centraux et terminaux ont été ravagés.

Le jour où la terre s'arrêta!

Gonaïves ne va pas disparaître, c'est une ville en grande partie construite en dur, même dans les quartiers populaires. Mais le redémarrage n'est pas pour demain, et beaucoup vont devoir se réfugier ailleurs, même sans espoir de cieux plus cléments. Car personne n'est dupe, le sort des Gonaïves, que rien n'explique sinon le désastre écologique qui frappe 98,6% de la république d'Haïti (il resterait seulement, disent les experts, 1,4% de superficie boisée), est aussi celui qui attend tout le reste du pays, en premier lieu la capitale, Port-au-Prince.

 

Tous les malades ont péri ...

L'aide arrive. C'est la seule chose concrète. Mais pas si vite, car cette aide si essentielle est détournée par des pillards qui agissent en plein jour et à visage découvert. Les camions bâchés sont poursuivis par des bandes expérimentées dans le highjacking, qui font main basse sur les cargaisons de pain et d'eau en bouteille et sachets plastic.

Les matelas neufs défilent, mais pas un seul dans la main d'un vrai père ou mère de famille.

Aucune organisation, aucune discipline. Quand on tente une véritable distribution, les hooligans font tant et si bien que les bonnes gens finissent par renoncer et rentrer chez eux. C'est la loi du "gwo ponyèt."

Pas de police. Après avoir déserté devant les eaux (comme hier devant les rebelles), les policiers revenus ne servent à rien.

Les casques bleus argentins par contre sont partout. Mais ils n'arrivent pas à en imposer car finalement tout ce qu'ils voient en face d'eux, gangs ou pas, ce n'est qu'une population aux abois, c'est la misère, la détresse, le désespoir total.

Quand on apprend que tous les malades de l'hôpital public, La Providence, ont péri dans les inondations.

Même un prêtre ... après avoir ouvert son église aux paroissiens qui y sont réfugiés depuis.

Pas de pouvoirs publics, pas d'autorité publique ni morale, pas un symbole n'a été épargné. La référence à l'Arche de Noé s'arrête là.

Qui pis est, ce qui reste d'autorités publiques se battent entre elles. Les deux principaux responsables aux Gonaïves ne s'entendent pas sur le choix d'un terrain pour installer les fosses communes.

 

Business as usual ...

Mais à Port-au-Prince, business as usual. Le Premier ministre intérimaire tente de mobiliser, mais l'Etat n'existe pas! Un marathon pour les sinistrés est traitée comme une affaire mondaine, comme pour chasser le moindre moment de réflexion. Enfin, les leaders politiques défilent au micro uniquement pour ne pas manquer à l'appel.

On a même entendu à la télé française des humanitaires étrangers se plaindre qu'ils soient les seuls sur le terrain.

Haïti n'existe pas!

www.haitienmarche.com    24 Septembre 2004

 

  Latinoamerica-online 

Ass. Cult. Imago Mundi - Direttore  responsabile Mariella Moresco Fornasier

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