Sommes-nous un peuple d'assistés?
Port-au-Prince
- Un humanitaire étranger aurait déclaré à la télé française qu'ils
sont les seuls à assister les sinistrés des Gonaïves et qu'il n'a encore
vu aucune autorité ni aucun professionnel haïtien sur le terrain.
Peut-être. En effet
Port-au-Prince, selon son habitude, semble tarder à reconnaître l'importance
de la catastrophe.
Dès le dimanche 19
septembre, le Premier ministre intérimaire Gérard Latortue survolait les
départements affectés (l'Artibonite et le Nord Ouest), accompagné du
ministre de l'Intérieur et des Collectivités territo-riales, Hérard
Abraham.
Après avoir mobilisé
la communauté internationale (conférences de presse, interviews aux
médias étrangers), les deux responsables remontaient en hélicoptère,
grâce aux matériels volants et roulants de la mission de paix
internationale (Minustah), pour aller se rassurer que l'île de La Tortue n'avait
pas été submergée comme le voulait une rumeur.
Retour à la capitale,
formation d'un comité pour coordonner l'aide nationale et internationale
...
Celle-ci se manifeste
aussitôt. Washington (aide d'urgence de $60.000, puis de $2 millions), le
Venezuela, la France (5 tonnes de matériels de premier secours), l'Union
Européenne ($1,4 million), Cuba (un vol transportant 46 médecins, en plus
des centaines déjà en Haïti, et installation d'un hôpital de campagne
dans la région sinistrée fonctionnant 24 heures sur 24), l'OEA ($25.000),
la BID ($200.000) etc.
Où sont les Haïtiens
dans tout ça?
L'événement est-il
trop hors du commun? ...
La diaspora haïtienne
se laisse prendre de vitesse. Nous apprenons cependant que les particuliers
apportent plein de choses aux points de collecte. Mais la mobilisation
laisse à désirer. Problèmes logistiques ou autres? Politiques, qui sait.
La communauté médicale
haïtienne à l'étranger a-t-elle entendu l'alerte sanitaire, a-t-elle
connaissance de l'étendue du problème? Peut-être pas encore.
Pas plus qu'on ne voie
la communauté médicale bouger non plus en Haïti même ...
Les associations
professionnelles, tout comme les partis politiques, se confondent en
messages de sympathie mais jusqu'à présent rien de plus ...
Le Premier ministre
devait se partager entre la gestion de la catastrophe et une rencontre avec
les bailleurs de fonds jeudi à Port-au-Prince.
Deux activités pas
forcément contradictoires, il en a profité pour rappeler à ces derniers
depuis quelle date le pays (le plus pauvre de l'hémisphère occidental) n'a
pas reçu d'assistance financière et qu'il ne saurait avoir un meilleur
sort si l'on doit se contenter d'attendre toujours la prochaine catastrophe
pour recevoir des dons de riz, pois et médicaments.
Gérard Latortue n'a pas
été avare de déclarations fortes en ces jours de grande émotion. Après
avoir appelé les donateurs internationaux à leurs promesses, il a annoncé
l'intention du gouvernement de prendre courageusement en main la lutte
contre la destruction de l'environnement. Des mesures énergiques seront
prises pour la protection des bassins versants, dont celui de la capitale,
citant nommément les constructions élevées sur le morne du Canapé Vert.
Gérard Latortue se porte personnellement garant, se déclarant prêt à
affronter les "intérêts particuliers." Touchons du bois! Aucun
gouvernement haïtien n'a encore osé.
Port-au-Prince n'a émis
aucun frémissement particulier. Le peuple se manifeste timidement. Nous n'avons
pas remarqué plus de camions de passagers sur la route des Gonaïves
vendredi.
Les gens semblent
plutôt avoir peur. L'événement leur semble trop hors du commun. Mystique,
qui sait.
Il faut attendre le
dimanche, les sermons des prêtres et des pasteurs. Le peuple est trop
ballotté, ne sait plus à quel saint se vouer ...
Trop c'est trop.
Mais quelle démission!
...
Trop d'événements en
cette année du bicentenaire de notre indépendance (1804-2004) qui devait
symboliser au contraire une ère nouvelle, comme le lui avaient promis aussi
bien le président Jean-Bertrand Aristide que ceux qui l'ont renversé le 29
février dernier.
Sans oublier les
supporters étrangers de la nouvelle "révolution", l'Amérique de
Bush et la France de De Villepin.
C'est ce que le Premier
ministre, comme quoi pris aujourd'hui en sandwich, a semblé cette semaine
vouloir rappeler à ces derniers.
Toujours est-il que l'humanitaire
étranger qui a fait cette déclaration à la télévision française, dit
probablement la vérité.
Vous me direz, facile.
C'est la télévision étrangère que l'on voit aussi partout aux Gonaïves.
Franchement, partout aux
Gonaïves, nous n'avons surtout vu que les étrangers.
D'abord les grands
camions de secours sont non seulement d'organisations étrangères (PAM,
World Vision, Croix Rouge Internationale) mais conduits même par des
étrangers.
Idem les équipes au
travail dans la ville (services médicaux, sanitaires, conseils
psychologiques) ... Et dans les conditions terribles que l'on sait.
Sans oublier la
sécurité qui repose entièrement sur les militaires argentins de la
Minustah, pendant que les policiers haïtiens se tournent les pouces, s'ils
ne se livrent pas au marché noir des articles de l'aide internationale dont
on dit qu'ils auraient déjà atteint le marché de Port-au-Prince.
Oui, la télé
étrangère, et surtout française, en fait grand cas. L'humanitaire
international dans toute sa splendeur.
Mais quelle démission!
Les intérêts
particuliers! ...
Moins d'une semaine
après les inondations de mai dernier qui ont vu le sud-est d'Haïti
déferler sur Jimani (la ville frontière côté dominicain) avec un flot
semblable de cadavres et de désolation, nos voisins avaient eux-mêmes
nettoyé la surface dévastée au bulldozer, enterré les corps, abrité les
réfugiés sous des tentes, vaporisé des désinfectants dans toute la
région. Pendant que la ville poursuivait ses autres activités comme à l'ordinaire
...
Et reçu poliment les
journalistes, y compris haïtiens.
Le Premier ministre
Latortue se démène comme il peut, mais la logistique ne suit pas.
Une semaine après le
déluge des Gonaïves, la ville se trouvait dans le même état qu'au
lendemain des inondations. On ne peut pas attendre que l'étranger fasse le
médecin, le travailleur social, le conseiller psychologique, le croque-mort
et en même temps qu'il vienne avec son propre tracteur et ses camions
bascule nettoyer la place.
Trop c'est trop!
Tous ces poids lourds
qui encombrent la capitale. La route de Boutiliers, Jacmel, le
Morne-à-Cabrits, Fond Parisien. Les intérêts particuliers, où êtes-vous?
N'est-ce pas le moment de montrer que vous n'êtes pas aussi particulier qu'on
le croit, et qu'on peut être particulier sans être contre l'intérêt
public.
Pouvoirs publics, zéro.
Force publique, nulle.
Associations
professionnelles, des voeux pieux.
Société civile, une
mentalité de dame patronnesse. Des marathons pour les sinistrés comme on
va aux courses à Longchamps ...
Diaspora, à part les
petites gens, on n'a pas le sentiment d'une meilleure prise de conscience
qu'au pays natal.
Conclusion: ce n'est pas
seulement Gonaïves, c'est tout le pays haïtien, du haut en bas de l'échelle
sociale, qui laisse l'impression d'avoir développé une mentalité
d'assisté.
Ou alors s'agit-il d'une
vengeance contre le blanc?
Le moment est bien mal
choisi.
Editorial, Mélodie
103.3 FM, Port-au-Prince 26/09/2004